Harvey : Entretien sur les cyclones tropicaux avec Christelle Barthe, chercheuse au CNRS

Alors que le Texas et la Louisiane sont touchés par la tempête tropicale Harvey, Christelle Barthe, chercheuse du CNRS au Laboratoire de l’Atmosphère et des Cyclones, a accepté de répondre à nos questions sur le lien entre ces phénomènes météorologiques et le réchauffement climatique.

Il s’agit ici de l’entretien intégral pour ceux qui veulent en savoir plus. L’essentiel de l’entrevue est à retrouver sur Radio Londres

 

 

Qu’est-ce qu’une tempête tropicale ?

Les États-Unis d’Amérique sont actuellement touchés par une tempête tropicale, quelles sont les causes de ces phénomènes météorologiques ponctuels et leurs différences avec les cyclones tropicaux ?


Harvey est un ouragan qui a maintenant été rétrogradé au stade de tempête tropicale. En fait, les ouragans, les typhons et les cyclones tropicaux sont les mêmes phénomènes météorologiques mais leur appellation est différente selon les bassins où ils se développent. Entre sa naissance et sa dissipation, ce phénomène météorologique peut passer par plusieurs stades qui dépendent de son organisation et de son intensité : dépression tropicale, tempête tropicale et cyclone tropical.

Ils se forment et se développent si un certain nombre de conditions nécessaires sont réunies. Ces conditions portent sur la température de l’océan, l’instabilité, l’humidité et le vent dans la troposphère, la pré-existence d’une perturbation pluvio-orageuse et un éloignement suffisant de l’équateur.

 

 

Lien entre le réchauffement climatique et la fréquence et l’intensité des cyclones tropicaux

Y a-t-il une évolution de la fréquence de ces phénomènes météorologiques ? Auquel cas, quelle est la vitesse de cette évolution ces dernières décennies ?


Sur les 30 dernières années, on n’observe pas d’évolution de la fréquence d’occurrence des cyclones tropicaux. Sur l’ensemble des bassins, environ 90 systèmes sont comptabilisés tous les ans, à 10% près.

 

De même, y a-t-il une évolution globale de l’intensité de tempête et cyclones tropicaux ? De quel ordre est-elle ?

Il faut tout d’abord noter que la détection des changements dans le comportement des cyclones tropicaux se heurte à la disponibilité et l’homogénéité des bases de données. Il est ainsi difficile de remonter au-delà d’une trentaine d’années, soit au-delà de l’ère satellitaire.

Ce qu’on peut dire actuellement, c’est que la fréquence des systèmes les plus intenses a augmenté dans l’Atlantique Nord depuis les années 80. Selon le dernier rapport du GIEC, on pourrait s’attendre à une augmentation de 20% des précipitations au sein des cyclones tropicaux et à une augmentation de 10% des vents, ce qui impliquerait une puissance destructrice de ces systèmes plus importante.

 

Dans quelles mesures, les modifications climatiques peuvent-elles influer sur leur intensité ?

Dans le cadre du changement climatique, on s’attend à un certain nombre de modifications comme la température des océans ou la position et l’intensité des centres d’actions qui interviennent dans la genèse et l’évolution et l’intensité des cyclones tropicaux.

 

En sont-elles les seuls responsables ou d’autres facteurs sont-ils envisagés ? Existe-il encore des zones d’ombre à ce sujet ?

La variabilité de l’activité cyclonique est largement modulée par les courants atmosphériques et par des modes de variabilité climatique comme El Nino. Une des difficultés consiste donc à évaluer la part de la variabilité naturelle par rapport à la part liée au changement climatique. C’est aussi pour cette raison qu’il est difficile d’attribuer un événement extrême particulier au réchauffement climatique.

 

Quels sont les arguments, analyses et les expérimentations scientifiques en faveur de ces thèses ? D’autres expérimentations ou hypothèses sont-elles à l’étude ?

Actuellement, il y a un consensus incontestable dans la communauté scientifique climatique internationale et plus généralement en physique de l’atmosphère et des océans en faveur d’un réchauffement climatique lié aux activités anthropiques.

L’ensemble des autres hypothèses ont fait l’objet d’études particulières à la fin des années 90 et au début des années 2000. Aucune ne s’est avérée probante et soutenable devant les faits. Aujourd’hui il y a un consensus très large et unanime au niveau du GIEC. Il ne reste que quelques scientifiques climato-sceptiques mais ils ne représentent qu’une très faible proportion de la communauté internationale des sciences de l’univers.

 

Où les cyclones tropicaux auront-ils plus de change de frapper à l’avenir ?

Y a-t-il une évolution globale de la localisation de ces phénomènes climatiques dans le monde ? Des espaces préservés pourraient-ils être touchés par ces tempêtes et au contraire d’autres être épargnés ?


A l’heure actuelle, on manque de recul pour estimer précisément l’impact régional du changement climatique, en particulier pour un phénomène aussi ponctuel que les cyclones tropicaux. Par contre, des scientifiques américains ont publié un article paru dans la revue Nature dans lequel ils montrent une migration vers les pôles de la position où les systèmes dépressionnaires tropicaux atteignent leur maximum d’intensité.

Peut-on prévoir quelles zones géographiques seront davantage touchées à l’avenir ? Par quels types de modélisation ?

Les projections concernant le climat régional sont aussi réalisées par des modèles climatiques. Mais pour les cyclones tropicaux, il est difficile de trancher. La résolution des modèles de climat est trop grossière pour qu’on puisse interpréter directement des tendances dans les trajectoires et les caractéristiques des cyclones. Donc, on travaille à partir d’indices de cyclogénèse qui sont basés sur les conditions de grande échelle (température de la mer, vent, précipitations…). Afin d’évaluer ces indices, on fait des simulations du climat passé et on compare les résultats aux observations. Si la comparaison est positive, on fait des simulations pour le climat à venir.

 

Les recherches à venir sur le climat…

Plus généralement, quelles sont les recherches en cours sur le climat ? Quelles pistes de recherches sont étudiées au CNRS et dans d’autres laboratoires ?

Actuellement, les recherches sur le climat se jouent à différentes échelles. En effet, pour bien représenter les processus physiques dans les modèles de climat, il faut d’abord bien les comprendre. L’amélioration de la compréhension des processus physiques atmosphériques passe par des campagnes de mesures, des observations pérennes, de la modélisation à fine échelle. Lorsqu’on comprend mieux ces processus, on peut les intégrer ou améliorer leur prise en compte dans les modèles climatiques. Les modèles climatiques peuvent aussi aider les scientifiques travaillant à une échelle spatiale et temporelle plus fine à identifier des biais dans la compréhension des processus. Rien n’est figé, et on a un cycle vertueux entre la recherche à échelle climatique et à échelle météorologique.

On a aussi une augmentation constante des moyens de calcul pour faire tourner nos modèles numériques climatiques et météorologiques, ce qui nous permet de représenter des processus à des échelles de plus en plus fines et des interactions entre ces processus de plus en plus complexes.

En définitive, il ressort de cet entretien que les cyclones tropicaux ne seront pas plus nombreux à l’avenir, mais plus puissants. Leur intensité maximale serait aussi atteinte plus au nord et plus au sud qu’aujourd’hui. La part exacte du réchauffement climatique dans ces phénomènes climatiques est quand à elle difficile à estimer.

Je tiens particulièrement à remercier Christelle BARTHE a eu la gentillesse de bien vouloir répondre à mes questions.

Christelle BARTHE, chargée de Recherche au CNRS, Laboratoire de l’Atmosphère et des Cyclones (LACy, UMR 8105 CNRS/Météo-France/Université de La Réunion).

 
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